présentation des peintures synchronistiques

samedi, juillet 02, 2016

Le songe d'Orphée, ou les funérailles de la Licorne

Gilles Chambon, Le songe d'Orphée, ou les funérailles de la Licorne, huile sur toile 100x190cm, 2016
Ce tableau est un hommage hypnagogique à Nicolas Poussin et Pablo Picasso.

Ce qui caractérise l’hallucination hypnagogique est le sens inattendu que peut prendre soudainement, au moment de l’endormissement, la succession vagabonde des images qui traversent l’esprit assoupi, entraînant ainsi la formation du rêve.

La signification du rêve n’est pas une signification rationnelle ; elle appartient au domaine non aristotélicien, comme tout l’imaginaire poétique, d'ailleurs. Pour autant, ce qu’elle nous révèle de la réalité n’est jamais anodin (d'où les termes de sur-réalité et de surréalisme forgés pour désigner cette poésie onirique aux accents incongrus et énigmatiques). Le rêve, en particulier sous la forme du songe, est un oracle derrière lequel se cache une compréhension transversale du monde. Il met en relation des choses à l’apparence éloignée, mais qui entretiennent une proximité hors de l’espace-temps. Exactement comme la peinture synchronistique, qui met en relation des univers picturaux sans lien apparent.

Donc, Orphée fait un songe… Tandis que la fumée d’un sacrifice ou d’un incendie lointain s’élève vers le ciel en colonnes sombres, défilent dans sa tête :

-    Son retour des enfers, lorsqu’il s’est malencontreusement retourné, perdant pour toujours sa compagne adorée ;

-    L’image d’Eurydice s’évaporant à jamais sous le voile de mariée ;

-    Celle d'un cortège distordu de Ménades, prémonition sans doute du supplice qu’elles lui infligeront (selon la légende, Orphée a en effet péri déchiré et démembré par les sauvages prêtresses de Dionysos)… 

-    Et enfin au centre, l’imposante stature du Minotaure, qu’avait occis son ami Thésée, mais qui resurgit ici du Tartare en portant la dépouille d’une Licorne… Peut-être le symbole du triomphe de la violence passionnelle sur l’amour chaste ? Car c’est certainement sous l’emprise de la passion qu’Orphée, n'y tenant plus, s’est retourné trop tôt…

Comme les lecteurs l'auront facilement reconnu, ma peinture est une composition synchronistique, instaurant un dialogue intime entre Poussin et Picasso.

De Picasso, viennent :

-    le Minotaure sortant de la grotte et l’image d’Eurydice sous le voile (Le Minotaure et jument morte devant une grotte, 1936, gouache et encre de Chine - 50x65 cm Musée Picasso, Paris - C’est en fait sa femme Marie-Thérèse, dont il se détache à cette époque au profit de Dora Maar, qui est évoquée sur sa gouache par Picasso)


-    le personnage à tête de griffon, à gauche, qui dérive de « La dépouille de Minotaure en costume d'Arlequin », que Picasso avait conçu, également en 1936, avec Luis Fernandez, pour la pièce "14 Juillet" de Romain Rolland


-    Le cortège des Ménades, qui est une réinterprétation d’un fragment de « La Bacchanale » - août 1944, aquarelle et gouache sur papier 30,5x40,5 cm (second état), collection privée - elle-même réinterprétée par Picasso à partir du « Triomphe de Pan » de Nicolas Poussin (National Gallery, Londres)


De Nicolas Poussin viennent :

-    Le paysage de fond, adaptation du « Paysage avec Orphée et Eurydice », 1650-1653, huile sur toile, 124 x 200 cm (Louvre)


-    L’Orphée sortant de la gueule de l'enfer en se retournant; le personnage est repris du Joseph de « La Fuite en Egypte », 1657-58, huile sur toile 98x133cm attribuée à Poussin, conservé au musée des beaux-arts de Lyon


-    Et enfin, au second degré, à travers le premier filtre de Picasso, le cortège des Ménades du Triomphe de Pan...

Picasso admirait Poussin, et c’est justement sa Bacchanale, issue du Triomphe de Pan, qui marque en 1944 le début des séries faites à partir de tableaux des maîtres anciens, auxquelles se livra souvent par la suite le peintre espagnol.
De Poussin, il réinterpréta aussi L'enlèvement des Sabines.

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