présentation des peintures synchronistiques

jeudi, août 08, 2013

BHL : Les (scabreuses) aventures de la vérité

BHL présentant la petite sirène aux philosophes martiens venus visiter son expo et patauger comme lui dans les bassins de la Fondation Maeght.

Vernissage de l’expo « Les aventures de la vérité » montée par BHL à la fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence :

« Pierre Bergé à ses côtés, suivi d’Olivier Kaeppelin, directeur de la fondation, et d’Adrien Maeght, le commissaire BHL, en maître des lieux, dévoile  à ses invités éblouis de salle en salle les 160 œuvres de son exposition {…} Olivier Kaeppelin, les galeristes Pierre Nahon, Daniel Templon, Jerôme de Noirmont et Kamel Menour, lui emboitent le pas {…} Seul grand absent: François Pinault, ami intime et père spirituel de BHL, retenu en Chine. {…} Claude Lanzman arrive, suivi de l’architecte Jean Nouvel, de l’artiste Bernar Venet et du maire de Nice Christian Estrosi. Jean-Pierre Elkabbach et Nicole Avril s’attardent sur une toile tandis que Johnny Pigozzi, à son habitude, prend en photos les invités. La maison d’édition Grasset, Olivier Nora en tête, est au grand complet. Avec Jean-Paul Enthoven* et Gilles Herzog, l’incontournable garde rapprochée de BHL n’est pas loin. Gérard Garouste, avant de prendre la route du Cap-Ferret pour assister au mariage de la fille de Philippe Stark, me parle de ses premiers pas d’acteur aux côtés de Catherine Deneuve dans «Elle s’en va» » (citation extraite de http://www.parismatch.com).
* père de Raphaël.

Pas de doute, il y avait là du beau linge (même si les philosophes martiens étaient repartis) ; et on est en droit de se demander quelle vérité inavouable se cache derrière cette expo très branchée.

Mais d’abord interrogeons-nous, comme le souhaite ouvertement notre commissaire philosophe, sur cette notion aventureuse de vérité, en nous gardant évidemment de faire une dissertation en règle avec citations chipées à droite et à gauche.

Commençons, pour traquer le mystérieux concept, par sa manifestation la plus facile à appréhender, la vérité historique.

La vérité de l’histoire tient à la reconstitution du réel passé, au plus près des faits. Mais il y a toujours des trous dans l’information qui parvient jusqu’aux historiens, et des documents divergents, voire même contradictoires…. Alors, la quête légitime de la vérité historique est condamnée à ne donner qu’une vérité toute relative. Les historiens doivent naviguer toujours entre deux écueils, ou, si l’on préfère, entre deux acceptions de la vérité :
  •     Soit ils se contentent de l’aridité d’une histoire descriptive, d’une simple relation de faits, sans récit reconstitué, et donc sans parti pris ; mais la vérité ne suppose-t-elle pas une compréhension plus globale ?
  •     Soit au contraire ils croient pouvoir restituer un sens caché dans la succession des épisodes de l’histoire, et ils réinventent un enchaînement de causes et d’effets. Ils débouchent alors sur une vérité visionnaire, apte à asseoir les espoirs du futur sur le sens des événements passés. Vérité noble éclairant l’action, vérité engagée, et donc seule vérité qui vaille, au regard de l’Histoire avec un grand H. Mais le récit visionnaire ne débouche en définitive que sur une vérité ad hoc, donc une vérité manipulée, qui s’apparente davantage au mensonge idéologique qu’à la compréhension impartiale du réel !

En art ou en philosophie, c’est encore plus compliqué. Et d’ailleurs la majorité d’entre nous, malgré les efforts qu’ont pu faire jadis nos profs de philo, ne voit plus très bien de quoi il s’agit, et à vrai dire, s’en contrefiche.

Laissons donc aux spécialistes le soin de démêler l’écheveau de cette belle idée, qui a sans doute fait beaucoup plus de tort que de bien à l’être humain. Lequel, comme nous le savons, adore se mentir à lui-même, et accessoirement aux autres.

Pour parler du concept de vérité, nous n’allons donc pas finasser, et nous nous contenterons d’affirmer que la vérité, en gros, c’est le réel (en art, ce serait, de fait, ce qui montre le mieux le réel). De cette équivalence fondamentale  vient la fable philosophique, rebattue et simpliste, qui oppose d’un côté les idéalistes platoniciens, c’est-à-dire ceux qui pensent que le réel véritable est dans le monde des idées ; pour eux les peintres et les artistes en général, rois du faux-semblant, ne peuvent par conséquent rendre compte de la vérité (ah ! si Platon avait connu Buren et son concept de rayure de 8,7 cm !). De l’autre côté, il y aurait les matérialistes, empiristes de toutes obédiences, ceux qui ne croient qu’à ce qu’ils voient et touchent, à ce qu’ils peuvent dessiner ou soupeser, et qui de fait n’ont rien contre les peintres, pourvus qu’ils soient fidèles à la vérité de leur observation.

On pourrait disputer longtemps de qui à raison ou tort, mais c’est là finalement un faux débat. La vraie question est de savoir si nous partageons bien tous la même réalité. Et là, ça se complique : la notion de réel, et donc de vérité, devient très glissante : en effet, est-on en présence du même réel si l’on est un vibrion cholérique, une paramécie, un dinosaure, un chimpanzé, BHL, Jésus-Christ, ou une femme de ménage ? Entre le vibrion et la paramécie, passe encore, mais entre BHL et une femme de ménage, là, le réel de l’un et de l’autre n’ont évidemment plus grand-chose de commun. Alors, autant de réels et de vérités que d’êtres différents, sauf à supposer un réel supérieur, celui d’une entité qui les comprendrait/superviserait toutes, qui baignerait dans un réel englobant toutes les choses et tous les êtres, de l’infime bestiole au plus savant philosophe, sur notre planète et aux confins de  l’univers, et même de tous les univers parallèles. Dieu, quoi. Lui (et lui seul) détient à coup sûr la Vérité.

À ce moment du raisonnement, il vaut mieux botter en touche et considérer que parmi toutes les petites vérités individuelles, il y en a quand même une qui vaut pour tous. Celle que, dans leur grand dévouement, nos scientifiques nous ont construite laborieusement brique par brique, siècle après siècle ; celle qui est non falsifiable, comme le disait Gödel. Certes, avec elle, on atteindra jamais la Vérité universelle, mais on sera maîtres de la vérité vraie du petit pré carré (de plus en plus grand) que les sciences dures ont réussi à mesurer et à modéliser. Manque de chance, cette vérité scientifique n’a pas grand-chose à nous dire sur les doctrines philosophiques. Laissons donc tomber la philosophie, et recentrons nous sur la vérité artistique.

Pour elle, les scientifiques n’ayant rien à nous dire non plus, je crains que nous soyons contraints à rester sur le vieil adage : « à chacun sa vérité ». Surtout depuis le XXe siècle, où l’on a pu voir que chez les artistes, ça part dans tous les sens, quand ça ne part pas carrément en quenouille !
Chaque créateur semble porter le petit drapeau de sa vérité intérieure, qu’il cherche désespérément à vendre. Les critiques d’art tentent alors, avec des efforts conceptuels surhumains – qui les poussent parfois jusqu’à l’incompréhensible, de rassembler les plus belles têtes du troupeau artistique,  la vérité de l’élection au rang d’artiste contemporain important, valant évidemment pour tout le monde. Ils laissent bien sûr sur le bord du chemin de la gloire les brebis égarées, galeuses ou pas, qui n’ont plus qu’à se refermer sur leur vérité étriquée. Et dans tout ce jeu, les amateurs, esbaudis par la profondeur des raisonnements de nos critiques et philosophes, opinent du chef, et se rallient au main stream ; à moins qu’ils se renfrognent, mais sans oser le dire, sur leur goût ringard petit bourgeois.

En fait, chacun cherche un récit valorisant pour justifier ses préférences, sa vérité artistique. Et je dois avouer que la vérité artistique de BHL n’est pas du tout la mienne ! Le récit qu’il raconte n’est pas mon récit. Lui, comme l’avait déjà fait il y a un siècle Marcel Duchamp, sépare résolument l’art de l’esthétique, préférant le voir comme un combat glorieux pour la vérité (concept glissant qui permet tous les dérapages). Il ne croit plus à « ce qui plaît universellement sans concept » (la vérité du jugement de goût selon Kant). Fin de l’absolutisme. Rideau sur l’art du beau (sauf pour les artistes des siècles passés, ça ne mange pas de pain), et cap sur le vrai. Pas le vrai scientifique, mais le vrai de notre société, le vrai qui a du sens, quoi !

OK pour le sens. Mais je crois pour ma part que le sens, dans un monde relativiste, peut, sans trop caricaturer, se résumer aux deux termes d’une alternative :
  1. Fait sens ce qui fait lien ; alors en art, toutes les chapelle des avant-gardes, et tout l’art contemporain dans notre monde globalisé d’aujourd’hui, sont autant de bannières qui relient glorieusement leurs adeptes « progressistes » autour d’un sens nouveau de l’art.
  2. Fait sens ce qui transcende les clivages, et donc ce qui éloigne des chapelles et du lien partisan. Quoi, par exemple ? En musique, Vivaldi, Mozart, Schubert…. Les Beatles ? En art plastique, Dürer, Léonard, Rembrandt…. Disney ? Qu’est-ce à dire ? Serait-on tombé si bas, depuis le XXe siècle, que l’art savant d’aujourd’hui aurait démissionné devant l’art populaire, et ne pourrait plus emporter l’adhésion du plus grand nombre ? Mais l’a-t-il jamais fait ? Un charcutier et un paysan du XVIIIe siècle, qui n’avaient reçu aucune instruction, étaient-ils en mesure de voir une différence entre une gravure de Goya et une image d’Epinal ? Non, bien sûr.

Alors il faut bien admettre que le temps décante l’art, et que les grands créateurs du passé, qui travaillaient pour la noblesse et les classes aisées, seules cultivées, plaisent maintenant à la plus grande partie des catégories « scolarisées », c’est-à-dire des classes moyennes. Peut-on en déduire que nos artistes conceptuels d’aujourd’hui, qui ne sont réellement appréciés que par les grands financiers, les intellectuels engagés (comme BHL ou Olivier Kaeppelin),  par pas mal de snobs aussi, et par quelques maniaques fondus du bizarre et de la nouveauté, peut-on en déduire qu’il plairont  forcément demain au plus grand nombre, notamment quand les yeux des foules auront été dessillés par les expositions des FRAC ?

Les partisans d’une répétition de l’histoire, ceux qui rigolent en rappelant combien les impressionnistes étaient décriés de leur temps, pensent que oui. Ceux, dont je fais partie, qui continuent obstinément de croire que le monde peut être sublimement beau, pensent le contraire ; car la beauté surgit rarement dans les œuvres de ceux qui font profession de ne plus la rechercher (à moins qu’ils mentent et qu’ils la cherchent encore).

Mais revenons à notre exposition. Sous couvert de nous raconter une bataille en grande partie imaginaire entre philosophie et art, à propos de la vérité, BHL raccroche autour de sept thèmes/séquences inventés par lui, des tableaux anciens et des œuvres contemporaines. Outre le plaisir érudit qu’il a certainement pris pendant deux ans à phosphorer sur des convergences improbables et à rechercher des œuvres qui avaient marquées sa jeunesse - et dont je reconnais volontiers l’intérêt - il a aussi, à l’insu de son plein gré, cherché autre chose : bien enfoncer le clou de l’équivalence des temps en art, et ainsi, faire en douce la promotion de ces amis mécènes ou artistes de l’art estampillé contemporain ; sans oublier bien sûr, sa propre promotion…. Mais sans cela, BHL ne serait plus BHL…. La vérité si je mens !

La rencontre convenue, sur les cimaises de la Fondation Maeght, d’un Christ de Bronzino et du Crisis X de Basquiat - qui n’ont au demeurant absolument rien à se dire, montre s’il en était besoin, que BHL a définitivement tourné le dos à la formule de Lautréamont concernant la beauté provoquée par "la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie "– qui eux, je vous l’assure, ont énormément à se raconter, et à nous apprendre (cf. Cl Levi-Strauss, Le Regard éloigné, 1983, Plon, pp. 328-329).

1 commentaire:

Tilia a dit…

Rien n'est plus déroutant en art que la licence artistique.