présentation des peintures synchronistiques

mercredi, novembre 19, 2014

La Tour Triangle, un beau gâchis


Depuis plus de six ans des architectes, des ingénieurs, et des chargés de communication travaillent sur ce grandiose et symbolique projet pour la porte de Versailles à Paris, aux frais de la Chambre de Commerce de la Région Paris-Ile de France – c’est-à-dire aux frais du contribuable, et il semble qu’il ne verra finalement pas le jour.
La tour Triangle, à tort ou à raison, a cristallisé en elle les principaux affrontements idéologiques et culturels qui animent le débat autour de l’urbanisme du XXIe siècle. Tant d’erreurs ont été faites au XXe siècle, qu’il est permis de réfléchir un peu avant de prendre une position de principe.

Passons donc en revue les principaux arguments des pro-tour et des anti-tour :

Les pro-tour :
-    Les tours sont un progrès technologique et un symbole de modernité mis en œuvre dans toutes les grandes capitales mondiales, pourquoi Paris devrait-il y échapper ?
-    Les détracteurs de la tour triangle sont des passéistes, comme ceux de la tour Eiffel voilà plus d’un siècle – et l’histoire leur a donné tort.
-    La conception architecturale de la tour – due à Herzog & De Meuron, deux des plus grands noms actuels de l’architecture, permet de respecter les grandes perspectives urbaines du Paris haussmannien ; et l’environnement immédiat, souvent défectueux au pied des tours, est ici bien réfléchi.
-    À densité égale, la construction en hauteur permet de libérer de l’espace au sol pour les « espaces verts » et les équipements.

Les anti-tour :
-    Les tours c’est comme les centrales nucléaires : c’est dangereux (on l’a vu avec les twin towers) et ce n’est pas parce que c’est un progrès technologique qu’il faut en construire partout.
-    Paris est une exception, une ville unique dans le monde par la qualité et la préservation de son l’urbanisme haussmannien ; il faut le protéger contre toute volonté hâtive d’y libérer la création tous azimuts ; une tour triangle, ou tétraèdre, ou branculée de n’importe quelle façon, ne sied ni à Paris, ni à Venise, ni dans aucun des hauts lieux du patrimoine mondial.
-    La prise de conscience écologique condamne à terme les tours, très énergivores, au bilan carbone désastreux, et au coût d’entretien énorme. Comme les dinosaures, elles sont vouées à disparaître…
-    Les tours symbolisent en fait le mauvais côté de la mondialisation, à savoir celui de la toute puissance de l’argent.
-    Pourquoi construire des dizaines de milliers de m2 de bureaux alors qu’on sait que beaucoup de ceux qui sont à louer à Paris restent vides ou sont reconvertis en logements ?

En fait, les arguments de fonctionnalité et d’usage en faveur de la tour ne tiennent pas : il y a effectivement pléthore de bureaux à Paris, et suffisamment de friches urbaines pour créer des équipements et des jardins publics ou collectifs, sachant que la surface d’un espace vert est souvent inversement proportionnelle à la qualité de son aménagement. L’argument du verdict de l’histoire – avec pour exemple la tour Eiffel, ne tient pas non plus. Certes, la tour Eiffel est devenue le symbole incontournable de Paris, et personne aujourd’hui n’imaginerait s’en passer. Mais si les anti-tour avaient gagné et qu’elle n’avait pas été construite, non seulement personne ne la regretterait aujourd’hui, mais peut-être même que nous serions contents d’avoir échappé à une énième utopie comme les architectes et les ingénieurs en produisent des quantités à chaque siècle. Mais reconnaissons que si certaines de ces utopies, comme le plan Voisin, mettaient réellement en péril la cohérence de la ville, ni la tour Eiffel, ni la tour Triangle, n’ont à elles seules le pouvoir de détruire l’harmonie générale de Paris ; et tant que l’utopie réalisée reste un épiphénomène, une fantaisie limitée dans l’espace, on ne peut la rejeter sous prétexte qu’elle détruit le paysage urbain. 
Remarquons toutefois que si la tour Eiffel est réellement transparente et aérienne, ce n’est pas vraiment le cas de la tour Triangle ; gageons que si elle était construite, les courants d’air générés au pied d’une telle masse rendraient à coup sûr ses abords bien peu agréables. De plus la tour Eiffel n’a quasiment pas d’autre fonction que symbolique, et c’est pourquoi elle est restée unique. Mais ce n’est pas le cas de la tour Triangle, qui est plutôt destinée à constituer un précédent, et à ouvrir la porte à une ribambelle d’autres objets de grande hauteur lardant ce pauvre tissu haussmannien qui n’en pourra mais.

Alors on voit que la vraie question sous-jacente est : quels symboles notre temps doit-il inscrire dans l’espace de la capitale ? 
Ceux qui s’engouffrent dans la mode des tours, sous prétexte de vivre avec leur temps, ne font-ils pas la même erreur que les adolescents qui croient affirmer leur personnalité en arborant sur leur blouson une marque de vêtement chic ? L’intelligence nous pousse à écarter ces enfantillages, poussant chaque pays à rivaliser de prouesse architecturale avec ses voisins, du type : c’est moi qui est la plus haute, ou la plus belle, ou la plus chic…
Efforçons-nous de laisser une trace plus solide pour les générations futures. Le fait de résister à une mode n’est pas forcément se cramponner au passé. Ouvrons donc l’espace parisien aux véritables idées innovantes, approfondies, révolutionnaires… Et pas aux bâtiments gadgets, qu’ils soient triangulaires ou ogivaux, ou en chou-fleur, et même s’ils sont signés Herzog & De Meuron, Jean Nouvel, ou Frank Gehry. À moins qu’on considère que ce qui caractérise le mieux notre temps est justement la toute puissance du gadget et de l’argent, comme on peut le croire si l’on s’en remet à l’art contemporain, avec les chiens-jouets géants de Jeff Koons et le plug-sapin de Noël de Paul McCarty…

5 commentaires:

Vincent Auzanneau a dit…

Voilà un propos argumenté et équilibré qui conduit à une prise de parti justifiée, si l'on s'en tient à la vision d'un Paris historique dont le coeur serait hausmannien. Mais quid d'un Grand Paris à l'échelle de l'Ile de France, voire au-delà. Le projet incriminé n'en serait-il pas une des articulations qui peuvent apparaître comme nécessaires? V.A.

Gilles Chambon a dit…

Cher Vincent, je partage avec toi l'idée que l'enjeu clef du XXIe siècle est la question de l'échelle urbaine. Mais quid des mégastructures, et si mégastructures il doit y avoir, doivent-elles accueillir des bureaux et des logements? Je pense personnellement que le concept de cité radieuse à vécu...

Vincent Auzanneau a dit…

Il faut reconnaître qu'un programme limité à des bureaux plus ou moins assaisonnés de logements n'est pas enthousiasmant. Il doit être possible d'enrichir les fonctions, de complexifier les ambitions.

Tilia a dit…

"ni la tour Eiffel, ni la tour Triangle, n’ont à elles seules le pouvoir de détruire l’harmonie générale de Paris" dites-vous, à juste titre.
Cependant, d'après votre photo la tour Triangle ferait de l'ombre à la tour Eiffel. Non pas au sens propre, mais en la faisant paraître plus petite aux yeux des spectateurs éloignés, comme les voyageurs des trains de la ligne Versailles-St Lazare, par exemple. Déjà que la tour Montparnasse fait tache dans le panorama !
Pareil pour l'axe historique Louvre-Grande Arche, le projet Hermitage-Plaza va déséquilibrer l'ensemble...

Gilles Chambon a dit…

Le projet Hermitage-Plaza est plus loin et fondu dans le fatras de la Défense qui joue dans le paysage intra-muros de Paris le même rôle qu'un relief mouvementé dans le lointain; c'est évidemment moins beau que le Fujiyama, mais je ne pense pas que ça nuise au coup d'oeil depuis le centre de Paris (pour celui de Nanterre, c'est une autre affaire!). Quand à la tour Triangle, avec tout le respect que je dois à Herzog et DE Meuron, je ne la regretterai pas...